Ci-dessous deux textes de Raphaël CONFIANT, écrivain Martiniquais

 

UN PEU D'ESPRIT CARTESIEN NE FERAIT PAS DE MAL A CERTAINS…

Raphaël Confiant

Descartes écrivait que « la raison est la chose au monde la mieux partagée ». Hélas, il semblerait que dans les ultimes colonies de la France (dits « DOM-TOM »), le cartésianisme, ou plutôt l'esprit cartésien, ne se soit guère répandu. Si jamais ceux que l'on qualifie généralement d'intellectuels ont une quelconque utilité sociale, ce serait justement, à mon humble avis, d'infuser une dose minimale de cette forme de pensée dans les débats, discussions, discours, articles de journaux, ouvrages et autres site-web qui se tiennent et se publient dans nos pays et parmi les Antillo-Guyanais de France. Prenez, par exemple, la question du « peuple martiniquais » et celle de la « diaspora martiniquaise/émigration martiniquaise », pour reprendre des expressions très couramment employées : il règne un grand confusionisme dans les débats qui les entoure, confusionisme qui arrange le colonialisme et nuit à notre combat pour l'accession à notre pleine et entière souveraineté.

Il faudrait que nous apprenions à « clarifier » notre pensée et nos prises de position, étant entendu évidemment que clarifier ne veut pas dire « simplifier », au lieu de nous complaire dans cette sorte de loghorrée noiriste qui semble tant plaire ces jours-ci à la grande presse hexagonale. Et pour clarifier, il suffit, en général, de poser des questions…claires. Et surtout de leur apporter des réponses…nettes et claires. Allons-y gaiement !

DISCOURS HABITUEL CHEZ LES SOUVERAINISTES (autonomistes + indépendantistes) : « Le peuple martiniquais est formé des Martiniquais vivant sur le sol martiniquais et des Martiniquais vivant en France ». Avant de questionner ce postulat, il est nécessaire de préciser deux choses (« précision » est la sœur siamoise de « clarification ») : . nous appelons « souverainistes » aussi bien les autonomistes que les indépendantistes car la souveraineté n'est aucunement liée à la possession d'un état. Le Québec et la Catalogne, qui n'ont pas d'état, sont cent fois plus souverains que le Tchad, la Côte d'Ivoire ou Djibouti, états prétendument indépendants, où stationnent des forces militaires françaises.

. nous ne parlerons pas ici des « Assimilationistes » car ce sont les seuls qui sont clairs - c'est triste à dire !- à la fois dans leur tête, dans leurs discours et dans leurs écrits : pour eux, il n'existe pas de « peuple martiniquais » mais des « Français tous égaux devant la loi ». Autrement dit « Français d'Outre-Mer » ou « Français de l'Hexagone », c'est kiff-kiff-bouricot ! On peut ne pas être d'accord mais cela a l'avantage de la clarté et de la logique.

Le confusionisme, hélas, ne règne donc que dans le camp des Souverainistes.

QUESTIONNONS DONC LEUR POSTULAT CONCERNANT LE « PEUPLE MARTINIQUAIS OU GUADELOUPEEN » en posant une question claire, nette et précise : le chanteur Julien Clerc est-il guadeloupéen parce que son grand-père l'était ? le politicien Harlem Désir et l'écrivain Daniel Picouly sont-ils des Martiniquais parce que leur père l'était ? Allons plus loin : les enfants de Clerc, Désir et Picouly sont-il, eux aussi, des Guadeloupéens et des Martiniquais ? Si on suit le postulat des souverainistes, la réponse est très clairement OUI. On voit tout de suite la stupidité de cette affirmation, stupidité pour deux raisons : . ni Clerc ni Désir ni Picouly n'ont jamais déclaré qu'ils étaient antillais. Ils éprouvent, certes, le plus profond respect pour leur grand-père et pères, mais se déclarent français. « Français de couleur », « français d'origine antillaise » ou « Noir français », peu importe, mais français d'abord et ils ont entièrement raison ! Déclarer « Antillais » toute personne, quelle que soit sa culture et son lieu de résidence au motif qu'elle avait un grand-père ou un père antillais relève d'une pensée raciologique dangereuse. C'est croire qu'il existe un « sang martiniquais », comme le déclarait il n'y a pas longtemps un politicien souverainiste en prenant l'exemple du footballeur Thierry Henry. Exit donc le postulat des souverainistes sur « le peuple martiniquais » ! Misère

de la pensée. Confusionisme. Démagogie dangereuse pour notre lutte de libération nationale.

COMMENT DONC REPONDRE A CETTE QUESTION DE MANIERE CARTESIENNE ?

En examinant les faits, c'est tout. En étudiant sereinement la réalité sociologique de ladite « communauté antillaise de France ». Que nous montrent les faits ? Une chose claire comme de l'eau de roche : il existe en réalité non pas une communauté antillaise, mais deux groupes distincts : les « Noirs français », « Français de couleur » ou « Français d'origine antillaise » qui sont aujourd'hui des dizaines de milliers de gens et que nous ne connaissons pas parce qu'ils ne sont pas aussi célèbres que Julien Clerc, Harlem Désir ou Daniel Picouly. Ce sont les fils et filles des Antillais venus dès les années 30 en France, avec un pic dans les années 60 par le biais du BUMIDOM, qui ont fait souche en France, se sont souvent mariés à des Gauloises, ont acheté un appartement ou un pavillon en France, une concession au cimetière aussi, et dont les enfants et petits-enfants (eh oui, on en est déjà à la 4è génération !), sont culturellement parlant des Français à part entière, quand bien même ils subissent le délit de faciès et le racisme à cause d'une fraction des Français qui leur dénie toute francité (sauf quand ils sont footballeurs en équipe de France). Les « immigrés antillais » qui, eux, résident en France parce qu'ils sont étudiants ou n'ont pas encore trouvé de travail aux Antilles, mais qui viventavec l'objectif constant de retourner vivre au pays, qui ne se sentent pas français culturellement, à tel point qu'ils parlent plus créole dans le métro parisien que dans les bus de Fort-de-France, qui militent dans des associations culturelles souverainistes ou crypto-souverainistes, qui guettent sur Internet le moindre billet d'avion de dernière minute à 200 euros, bradé par Air France ou Corsair, pour rentrer passer ne serait-ce qu'un week-end en Martinique et en Guadeloupe et qui surtout n'abandonnent jamais l'espoir d'être muté au pays ou d'y rentrer pour monter leur propre entreprise. Qui tentent d'ailleurs des retours au pays, quitte à échouer et à être obligé de retourner en France, mais qui recommencent deux fois, trois fois, quatre fois.

QUESTION : est-ce que ces deux groupes forment une seule et même communauté ? Font-ils tous deux partie du fameux « peuple martiniquais » ou « guadeloupéen » dont parlent nos souverainistes ? A la première question, une analyse dépassionnée nous oblige à répondre par la négative : on ne peut pas confondre un « Noir » qui se sent français, qui est à l'aise avec les quatre saisons, qui veut vivre et travailler en France__ce qui est son droit le plus absolu !__ avec un « Noir » qui ne se sent pas français, qui souffre d'être exilé en France et n'a qu'une seule idée en tête, rentrer au pays. Pourtant, nos souverainistes n'hésitent pas une seule seconde à nager dans le confusionisme en nous faisant croire que le « Noir » n° 1 est exactement le même que le « Noir » n° 2, tous deux formant ce que ces messieurs appellent pompeusement la « diaspora antillaise », d'une formule hébraïque qui n'a strictement rien à voir avec nos réalités. Pour moi, et là je prends mes responsabilités, le peuple martiniquais est composé :

. des Martiniquais vivant en Martinique.

. des immigrés martiniquais vivant en France (ou n' importe où à l'étranger)

Par contre, les « Noirs français » ou « Noirs d'origine antillaise » - les Julien Clerc, Harlem Désir ou Daniel Picouly et leurs descendants ne font pas partie du peuple martiniquais : ce sont des Français. Ils n'ont rien à voir avec la lutte de libération de notre peuple et nous confondre ave eux ne peut que retarder ou empêcher notre accession à la souveraineté car ce que les Noirs français veulent - et ils ont entièrement raison ! - c'est un MAXIMUM D'INTEGRATION dans la société française, alors que nous, en tout cas ceux d'entre nous qui sont souverainistes, c'est un MINIMUM D'INTEGRATION dans la France à savoir une autonomie à moyen terme et une indépendance à long terme. On le voit donc : nos objectifs sont diamétralement opposés. Ceci posé, est-ce que cela signifie qu'il ne doit y avoir aucune relation entre « Noirs français » et « immigrés antillais » ? Est-ce que cela veut dire qu'une certaine forme de solidarité, que des actions ponctuelles en commun sont inenvisageabes ? Evidemment non ! Les deux groupes vivent en France, sont souvent confrontés aux mêmes problèmes et il est nécessaire qu'ils se serrent les coudes à la condition expresse que chacun sache qui il est, ce qu'il veut et n'essaie pas de dicter à l'autre sa conduite.

Un Antillais vivant au pays ou un immigré antillais n'a pas à dire à un Noir français comment mener sa barque à Garges-les-Gonesses, à Tarbes ou à Marseille. De même un Noir français n'a pas à s'immiscer dans notre combat national et n'a pas à chercher à combattre notre légitime désir d'autonomie ou d'indépendance. Julien Clerc, Daniel Picouly ou Harlem Désir n'ont pas le droit de critiquer mon désir d'avoir un pays indépendant un jour ; de même moi, je n'ai pas le droit de critiquer leur désir d'être des Français à part entière. A partir du moment où chacun sait qui est qui, où le confusionisme ne règne pas et où les objectifs des uns et des autres sont dûment respectés, il n'y a aucun problème pour qu'une solidarité concrète s'installe entre Noirs français et immigrés antillais sur des problèmes concrets.

Mais allons plus avant ! L'identité n'est pas un concept figé, monolithique, définitif. Elle est pour moitié héritée et pour moitié construite. Personne n'est donc prisonnier de sa communauté d'origine, surtout pas à notre époque de migrations massives et de mondialisation. Cela signifie quoi concrètement s'agissant du problème qui nous occupe ? Cela veut dire qu'à tout moment un Noir français peut décider de ne plus être français et de retrouver la culture et le pays de son grand-père ou de son père. Les fils de tous les Julien Clerc ou Harlem Désir de France et de Navarre peuvent parfaitement décider qu'ils sont guadeloupéens ou martiniquais et rentrer dans nos pays pour participer à notre combat pour la souveraineté.

Cela ne pose aucun problème ! De même, un immigré antillais peut légitimement décider qu'il se sent bien en France, qu'il va finalement y faire sa vie, s'y marier, y construire sa maison et sa tombe : c'est là encore son droit le plus absolu. Là où il y a problème, c'est quand certains veulent jouer sur les deux tableaux à la fois. Ce n'est pas possible. En tout cas pas acceptable. Il faut choisir : français ou antillais. Et pour ceux que mon analyse aurait pu choquer, je les renvoie à la situation des Black English (Noirs anglais), descendants enracinés en Angleterre de la même émigration, aux mêmes dates, qui a produit, en France, les Noirs français. Les Noirs anglais ne sont pas dans le confusionisme : ils sont anglais, point barre. Ils se battent, avec raison pour obtenir les mêmes postes, les mêmes salaires, les mêmes logements etc…que les Anglais blancs. Et surtout ils ne cherchent pas à intervenir dans la vie politique de la Jamaïque, de Barbade ou de Sainte-Lucie. De même, les politiciens jamaïcains, barbadiens ou saint-luciens se gardent bien de dicter leur conduite aux Noirs anglais. Mais, en fait, si la situation est si claire et nette pour les Noirs anglais et si confuse pour les Noirs français, c'est tout simplement parce que les pays d'origine des premiers sont indépendants depuis longtemps alors que ceux de derniers sont encore des colonies déguisées sous l'appellation de « départements d'Outre-mer ».

RAPHAEL CONFIANT

 

Foot, négrisme et souveraineté nationale

Depuis que l'équipe de France de football gagne match sur match, les places publiques de la Martinique sont envahies par des hordes de supporters brandissant des drapeaux bleu-blanc-rouge et braillant la Marseillaise jusqu'à des heures avancées de la nuit. Les « Vive la France ! » fusent de partout sur l'air des lampions au milieu des habituels « On est les champions ! » et « On va gagner ! ». Il paraît que cet engouement est dû au fait que les trois-quarts de la dite équipe est composée de Noirs, chose contre laquelle Le Pen s'est insurgé récemment. Ce à quoi le grand patriote gaulois, Lilyan Thuram, lui a aussitôt rétorqué, très indigné, dans une conférence de presse : « Je suis fier d'être français ! ».

Le négrisme est donc l'ennemi du souverainisme martiniquais, tant du souverainisme autonomiste que du souverainisme indépendantiste. La démonstration est désormais claire. Pas pour tout le monde, hélas. Pas pour la plupart des souverainistes qui par lâcheté, par faiblesse, par calcul électoraliste ou plus simplement par médiocrité intellectuelle crasse, se refusent à appeler un chat un chat à savoir que cette équipe de France est composé de « Blacks », de « Noirs français », de « Français d'origine antillaise », de « Négropolitains » ou de tout ce que l'on voudra, mais surtout pas d'Antillais. Que les Noirs français, minorité nationale français, jouent pour leur pays et lui ramène des trophées, comme le font les Noirs américains pour les USA, il n'y a là rien que de très normal. La France est désormais autant leur pays que n'importe quel descendant d'italien, de portugais, de juif, d'arabe ou, suivez mon regard, de hongrois. Mais là où rien ne va plus, c'est quand le confusionisme négriste met dans le même sac Noirs français et Antillais et se glorifie de les enrégimenter au service de la France.

Devons-nous rappeler à ces « pigmentomaniaques » que nous autres, Antillais, disposons d'un territoire, situé sur un autre continent que la France, que nous avons une langue, une musique, une cuisine, une architecture etc…, bref une culture propre et que nous ne sommes la minorité nationale de personne. Nous sommes une colonie, l'une des dernières du monde, qui a droit comme telle, et cela au regard du droit international, à accéder à la souveraineté nationale.

La coupe du monde de football, outre son côté narcotisation des consciences, aura donc mis en lumière, une fois de plus, l'inconséquence de maints souverainistes martiniquais qui préfèrent sacrifier notre conscience nationale sur l'autel du négrisme imbécile. Les voici à glorifier ces gladiateurs du crampon qui eux, pourtant, n'ont comme seul horizon mental que le montant de leurs salaires (10.000 fois le SMIC par mois pour certains) et la défense du drapeau tricolore !

Edouard Glissant n'aurait-il pas été prophète lorsqu'il écrivait en 1981 que les Antilles dites françaises étaient le « seul exemple de colonisation réussie de l'histoire » ?

RAPHAEL CONFIANT